La selection d'OCtobre

Théorème du port de la lune, de Bernard Manteau


La critique de Juliana (ENS Ulm)


Port de la Lune. Bordeaux. Années 50.

Léonard grandit sous les attaques de son père, le Capitaine, menaçant et grotesque, qui constitue la

figure de proue du roman. Dirigeant dans une usine, dont il se croit le Capitaine, pour avoir vaguement servi quelques mois dans la Marine, hâbleur, baragouineur, baratineur, il déverse quotidiennement sur son fils insultes, coups et dénigrements. Son acharnement obsédant est rendu au moyen de discours répétitifs, qui, détachés du texte dans des paragraphes en italique, acquièrent une matérialité oppressante et créent un mécanisme infernal qui s'auto-alimente. Le Capitaine est un automate hystérique, qui fonctionne comme un fantôche de comédie, réagissant de la même manière à toutes les situations, pour étoffer sa virilité de pacotille, démesuré et stéréotypé. Le terrible et le grotesque se côtoient.

Tout aussi menaçant, un autre père se superpose au premier, le Père, le Deus omnipotens, le Dieu de courroux, celui qui damne et foudroie, celui qui prend la forme d'une lumière rouge sur l'autel et qui se manifeste dans les psalmodies inquiétantes et solennelles de la liturgie latine. L'enfant tente de conjurer la colère céleste par des prières constituées de bribes de latin, imprégnées dans son subconscient, mais dans lesquelles se mêle de plus en plus la révolte, le défi. Le blasphème deviendra vite une transgression jouissive, un geste de libération.

Victime, Léonard se construit pourtant aussi dans un détachement, une distance vitale, dans la

dérision et la légèreté. Il énonce des théorèmes sur la vie, sagesses cocasses, tragiques, naïves et

profondes. « Un mort, c'est un type qui ne se ressemble plus. On dit que c'est lui, mais ce n'est pas sûr. »

« Les pauvres ne sont pas si malheureux qu'on le dit, ils vivent toute l'année comme en camping, ça

fait pareil que des vacances. » « Dieu lui-même fonctionne comme une lampe de chevet. »

Surdoué, martyr, canaille, rebelle au bon cœur, Léonard est décidément en décalage avec toutes les autorités, et très vite, il passe du centre pour surdoués au centre de redressement, l'enfant hyperémotif devient un adolescent endurci et désabusé. Mais toujours le ton alterne rudesse et douceur, c'est aussi l'époque des amourettes et des aventures, escapades et évasions nourries de films d'espionnage et de comédies musicales. Les théorèmes du Port de la Lune doit une grande part de sa séduction à cette ambiance nostalgique des années 50-60 qu'il restitue avec succès, avec de belles pages sur le Bordeaux mystérieux et glauque de l'époque et grâce à une galerie de personnages secondaires, allant du portrait à l'esquisse.

Touchante, la figure de la mère obéit pourtant à la même mécanisation que le père, sa dépression se résume à l'enfer de la répétition, stérile et tragique, mêmes gestes, mêmes mots, mêmes assiettes cassées. Son attitude est toujours saisie de l'extérieur, constatée, jamais analysée. Il y a deux manières d'écrire la folie: de l'intérieur, et dans ce cas l'écriture vise à nous faire entrer dans la conscience du fou, pour nous faire comprendre voire partager sa folie; de l'extérieur, auquel cas le personnage reste insaisissable, irrationnel, soumis à une mécanique qui nous dépasse. Dans le roman de Bernard Manteau, le comportement parental est toujours saisi dans cette extériorité inquiétante. Le début de la psychologie et de la psychiatrie est d'ailleurs un des thèmes secondaires qui irriguent le livre.

D'autres personnages ne sont que suggérés. Les filles passent dans un bruissement de jupes soulevées, de baisers échangés, silhouettes furtives des plages et des jardins publics. Les frères de Léonard sont des êtres effacés, emmurés dans un mutisme parfois compatissant, souvent lâche. Les plus attachants sont sans doute les aïeux, grandes-tantes, grands-mères, grands-pères, ceux du vieux monde du village, celui des pots de chambre et des superstitions, mamies-sorcières fascinantes et papis élégants, simples et bons, pauvres et droits. Ce monde disparaît au fil des enterrements, alors que se profile, encore discrètement, l'avènement de la société de consommation, la télévision, les vacances, l'insouciance.

Les théorèmes du Port de la Lune est un livre attachant qui arrache des sourires, dans le mélange des tons, facétieux et cruel. Il n'échappe pas toujours aux piétinements, et la linéarité de l'intrigue fait songer à un catalogue d'anecdotes d'aventures adolescentes, sans véritable enjeu, sans signification finale qui synthétiserait le tout. Ainsi l'épilogue peut décevoir, il n'apporte que de réponses fades et noie tout dans un futur dilué, mais se sauve peut-être par son ambiguïté dernière, où la longue oraison solennelle de Léonard à son père semble trop majestueuse pour ne pas être pervertie d'ironie latente, derrière le pardon et l'apaisement. Le roman de l'enfance n'est pas ici un roman initiatique où les souffrances auront servi à quelque chose, il n'y a pas de leçon à en tirer. Un livre émaillé d'éclats de rire, mais pessimiste, dans le fond.


 




La critique de Mathilde (HEC)


Ouvrez ce livre « les théorèmes du Port de la Lune » et voyez la vie à travers les yeux du petit Léonard, enfant rebelle, insoumis, et très orgueilleux. Même s’il n’est pas né sous de bons auspices, Léonard goûte la liberté propre à l’enfance. Il oscille pourtant toujours entre cette insouciance enfantine et la cruauté des évènements qu’il vit. En plaçant le récit sur cette brèche ténue, Bernard Manteau nous offre un roman plein d’espoir et de vitalité sans tomber dans la naïveté de certains récits d’enfance.

Le style, simple, veut coller à la façon de parler du petit Léonard, et en devient créatif, original sans être alambiqué, enrichi de trouvailles métaphoriques qui correspondent tout à fait à son caractère. Les théorèmes distillés dans le roman contribuent à lui donner une portée plus profonde. En croyant lire un récit d'enfance, j'ai lu des réflexions plus profondes sur des aspects de la société, sur la vie en général.

L’épilogue, où le Bernard d’aujourd’hui fait le point sur ce qu’est devenu le petit Léonard, est la partie la plus émouvante, tout en retenue, en simplicité et en humilité. Plus qu’un récit autobiographique, c’est un hymne à la liberté, qui loue la capacité d’un homme à rester indépendant, à refuser de se conformer à des normes, de se laisser enfermer dans le sort que nous réserve la société, son éducation. Au fil de la lecture, le lecteur fait à nouveau l’expérience du regard nouveau que portent naturellement les enfants sur la société, et que les adultes ont trop souvent perdu, après avoir acquis sans les remettre en question plus avant des normes ou des conventions sociales.

Aux amateurs de liberté, d’aventure et aux non-conformistes, ces deux phrases de l’épilogue parleront :" jamais, nulle part, je n'ai pu me dire je suis des leurs, je suis comme eux, je préfère les

facettes, un amateur toujours" et " je me souviens de mon vieux rêve d'être un évadé, je n'irai jamais assez loin".

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