la selection de juillet

Plage de Manaccorra, 16h30 de Philippe Jaenada

La critique d'Anne-Laure (Dauphine)

L'auteur de ce livre a le mérite d'avoir choisi un sujet plutôt original: les incendies qui ont ravagé le sud de l'Italie en été 2007. Il décrit avec beaucoup de suspens le calvaire vécu par une famille française originale ayant eu la malheureuse idée de venir là-bas pour les vacances: Voltaire, un écrivain fantaisiste, sa femme Oum et leur fils Géo . C'est un récit truffé d'anecdotes et de digressions , et l'humour quasi permanent du narrateur (Voltaire) permet de dénouer un peu la tension dramatique. Néanmoins c'est un livre qui ne plaira pas forcément à tous; le style est assez maladroit et le langage est familier. Les amoureux de la langue française n'aimeront donc pas toujours ce style de narration . Les opinions assez tranchées du narrateur peuvent aussi agacer. Mais ce qui peut le plus décevoir est la fin du récit ; si la narration est pleine de suspens, la fin de celle-ci est un peu abrupte et nous laisse assez insatisfait.

La critique de Juliana (ENS Ulm)

Le quotidien tranquille d’un début de vacances en Italie, chaleur, farniente, petit-déjeuner en famille pour l’écrivain quadragénaire Voltaire (oui, vous avez bien lu, il s’appelle Voltaire), sa femme Oum et son fils de cinq ans, Géo. Trivialité rassurante des objets : chargeur d’appareil photo, lectures d’été, bougie antimoustique, liste de courses et pépins anodins.

C’est alors qu’à travers les vastes pinèdes qui bordent les plages de l’Adriatique, l’incendie se déclare. Rien de grave bien sûr, nous sommes dans un monde sécurisé, les institutions s’occupent de tout, les pompiers seront là d’une minute à l’autre. Mais le feu avance, aucun canadair en vue. Les gens commencent à s’inquiéter. À partir de là, le feu gagne petit à petit les pages du roman, il oblige les vacanciers à quitter leurs hébergements, puis à fuir dans ce qui devient une descente aux enfers, et enfin, lorsque l’encerclement sera total, chacun se verra confronté au face à face avec la mort.

La force du roman provient sans doute de l’intrusion radicale et inconditionnelle de la mort dans un monde insouciant de paréos, de crème solaire et camping-car. Les touristes reposés deviennent des bêtes traquées. L’instinct de survie, viscéral et primaire, ressurgit sous le glacis de la civilisation, enclenchant une régression hagarde vers la bestialité. Autrui devient le miroir dans lequel on lit ses propres peurs, la faillite, la lâcheté, le ridicule, mais aussi quelques éclairs d’héroïsme gauche. Le tableau collectif d’une centaine de vacanciers promisaux flammes devient naturellement une évocation de la condition humaine.

P ourtant, dans cette situation tragique, pas d’envolée lyrique, le style du narrateur manie les images brutes dans un comique de la cruauté, maniant avec brio l’apposition, les parenthèses, les parenthèses dans les parenthèses, et comme son homologue du XVIIIe siècle le pratiquait déjà, il troue le récit de commentaires caustiques, dans un humour qui n’est que, comme le dit Boris Vian, la politesse du désespoir. À mesure que les flammes progressent, la structure asphyxiante du livre est parfois aérée par des souvenirs auxquels le narrateur se raccroche, et qui lui traversent brusquement l’esprit, tantôt des anecdotes de mésaventures parisiennes dans des bars glauques ou des restaurants, tantôt des remémorations plus essentielles autour de l’amour et de la naissance.

Ainsi, le feu a bien une vertu : une vertu purificatoire, il consume tout le contingent et l’accessoire d’une vie confortable et parfois complaisante, et en révèle l’essence, qui elle est indestructible. L’opération du feu, en dernier ressort, équivaut à la catharsis, cette purificationdes sentiments par la terreur, et la pitié.

La critique de Raphael (ENS Ulm)

Torpeur estivale, feu de forêt, chaleur extrême : rien de moins dépaysant a priori que le roman de Philippe Jaenada. Et pourtant : cette espèce de roman-catastrophe (héros, femme et enfant poursuivis par un incendie dévastateur dans les Pouilles) n’est jamais vraiment là où on l’attend, à la fois jouissif et frustrant. C’est que sa prose réussit parfois à être très drôle, au hasard d’une des incises qui traversent la conscience de son narrateur, au détour d’une anecdote qui ne pèse rien face à une mort imminente. Moins qu’une pose, le traitement égal d’une mort dont la présence affleure à chaque page et du dérisoire devient une forme de pulsion de vie, quitte à demeurer toujours un peu étranger au chaos ambiant. Le Voltaire (votre interprétation vaudra la mienne) de Jaenada, voix presque unique du roman dont le flux de conscience est saturé par le passé qui l’a construit, reste ainsi toujours en marge de l’action effective. Ce que le roman propose de façon assez drôle bien qu’inégalement inspirée (pour l’Hippopotamus et les fruits de mer, on a l’ennuyeuse crevette du Sénégal, on ne vous en dit pas plus), c’est le portrait en creux d’un homme en décalage face à une situation inouïe, décalage irrémédiable qui l’affirme et le coupe à la fois des autres. Quant à la vision crypto-camusienne d’une humanité punie par la nature et réduite à l’animalité (une métaphore ça va, mais dix comparaisons...), il faut bien reconnaître qu’elle reste traitée de manière superficielle et aléatoire, comme si Jaenada s’inclinait à mi-livre devant un obstacle trop haut à franchir. Drôle dans le décousu et l’anecdotique, a fortiori s’ils font partie intégrante du projet de son auteur, Plage de Manaccora sonne un peu creux quand il se prend au sérieux. Mais on ne lui fera tout de même pas l’injure d’être un « bon roman de plage »...




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