La selection de Décembre
L'Art d'Etre Pauvre, de François Baudot
S’agit-il d’un roman très autobiographique ? De Mémoires piégés par l’imagination ? D’une fresque drolatique et tendue entre les derniers feux d’un monde proustien et les ambiances métalliques du Palace ou de la Factory ? En vérité, il y a un peu de tout cela dans cet étrange Art d’être pauvre (titre emprunté au dandy Boni de Castellane), où François Baudot revisite, retouche et augmente sa Grande Vie parmi les esthètes du baby-boom. On y rencontre Iggy Pop, Andy Warhol et le Pop Art, le Velvet Underground, des Argentins excentriques aussi bien qu’une foule anonyme de tapins, de travestis ou de voyous. On y prend le thé avec des baronnes avant de traîner dans les mauvais lieux avec des créatures noctambules et transgressives. Dans cette sarabande bientôt dévastée par les années-sida, snobs, milliardaires, artistes ou gigolos se relaient au fil d’un sabbat qui explore une joie de vivre, à en mourir. Difficulté d’être d’enfants trop gâtés, jeunesses désordonnées, on croise là les gauchistes, la révolution gay, l’explosion du disco, la cocaïne, le Saint-Germain existentialiste, les derniers bals du XXe siècle, la jet-set et, surtout, le désespoir joyeux d’une génération qui aura préféré gâcher sa jeunesse plutôt que de n’en rien faire.
Le Club des Incorrigibles Optimistes, de Jean-Michel Guénassia
Michel Marini avait douze ans en 1959. C’était l’époque du rock’n’roll et de la guerre d’Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau. Dans l’arrière-salle du bistrot, il a rencontré Igor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient passé le Rideau de Fer pour sauver leur peau. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, trahi leurs idéaux, et tout ce qu’ils étaient. Ils s’étaient retrouvés à Paris dans ce club d’échecs d’arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre. Et ils étaient liés par un terrible secret que Michel finirait par découvrir. Cette rencontre bouleversa définitivement la vie du jeune garçon. Parce qu’ils étaient tous d’incorrigibles optimistes.
Portrait de génération, reconstitution minutieuse d’une époque, chronique douce-amère d’une adolescence : Jean-Michel Guenassia réussit un premier roman étonnant tant par l’ampleur du projet que par l’authenticité qui souffle sur ces pages.
Terre des Affranchis, Liliana Lazar
« Une bonne demi-heure de marche dans les bois est nécessaire pour arriver jusqu’au lac. Il faut d’abord longer les collines qui surplombent Slobozia, et s’enfoncer plus profondément dans les taillis de hêtres et de chênes. À son approche, le sentier se fait sinueux, la chênaie devient plus dense. Puis quand le marcheur, convaincu de s’être égaré, songe à rebrousser chemin, soudain, au détour d’un bosquet, il l’aperçoit enfin : le lac. Un ruisseau qui serpente à travers les collines vient s’y jeter. Gonflé à la fin de l’hiver par la fonte des neiges, il n’est à la belle saison qu’un mince filet d’eau. Pourtant, jamais le niveau du lac ne semble baisser, si bien qu’il est impossible d’en apercevoir le fond. Tel un reflet des ténèbres, La Fosse aux Lions se déploie au milieu de la grande forêt moldave. » À lui seul, le nom sonne comme un mystère, et les légendes les plus folles courent sur ce lac. Seuls les adolescents épris de sensations fortes s’aventurent sur ses rives. Et Victor Luca, que la surface lisante de l’eau n’a jamais effrayé. C’est là qu’enfant il tue son père, et plus tard une jeune fille qui se refuse à lui. C’est là qu’il se cache pour échapper à la justice. Plus tard, reclus dans la maison familiale, il accepte pour sa rédemption de recopier les livres de l’Église que la censure interdit. Liliana Lazar a décidé de parler de la dictature de Ceausescu et de ses répercussions sur l’Église catholique. Côté pile, c’est une période d’espoir de justice sociale. Côté face, elle est noire et terrible. Un roman lyrique et foisonnant.
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